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CFDT Crédit Agricole Languedoc

Laurent Berger : « La France est trop enfermée dans les dogmes »

18 Août 2015, 23:05pm

Publié par CFDT CA Languedoc

Laurent Berger : « La France est trop enfermée dans les dogmes »

Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, pose son regard sur le pays, miné par le chômage et en pleine mutation, sur fond de révolution numérique. Il veut rester optimiste sur les capacités de rebond. Entretien.

 
De quoi souffre aujourd'hui l'économie française ?

D'un chômage insupportable, d'une montée des inégalités et de la pauvreté, ainsi que d'une « impensée » bien partagée de l'entreprise et de sa gouvernance. Je m'explique: limiter le développement économique et le pacte social soit au statu quo soit à la remise en cause des protections des salariés est caricatural et stérile. Ce n'est pas à la hauteur des enjeux.

Il y a bien le problème de compétitivité-coût à régler au plus vite ?

Sauf qu'on fait trop peser sur les salariés la question de la compétitivité. La logique, simplement basée sur la baisse des coûts, n'est pas adaptée. Regardez l'automobile, on a cru qu'il suffisait de baisser les coûts, d'asphyxier les sous-traitants. Finalement, cela n'a pas marché. C'est reparti sur de bons rails quand on s'est interrogé sur les questions fondamentales, à savoir la recherche et développement, l'innovation, l'organisation du travail. Il faut reprendre de la hauteur, redonner du sens en toute chose.

Le Parti socialiste veut réorienter le Pacte de responsabilité. Le patronat s'inquiète...

La CFDT ne demande pas la remise en cause d'un pacte qu'elle a soutenu, mais le respect des engagements au service de l'investissement et de l'emploi. Il faut de la stabilité mais, comme il s'agit là d'argent public, il est normal de faire une évaluation, d'en tirer les conséquences. Des branches ont pris des engagements. D'autres non ! La grande distribution n'a pas joué le jeu. Dans ce cas, il n'est pas anormal de faire évoluer les aides vers là où elles sont le plus utiles.

La France vit une situation compliquée...

Elle est surtout dans une mutation. On est en train de faire coexister deux mondes, encore pour un moment, mais la transition numérique va bouleverser l'entreprise, et cela a commencé, comme la transition écologique va le faire. Il faut, dans ce cadre-là, reposer ce qu'est le fonctionnement de l'économie, comment se crée la richesse et quelle protection est apportée aux salariés et non-salariés qui exercent ces activités.

Craignez-vous une « uberisation » de la société (commerce via les smartphones et plateformes numériques)?

On peut le penser. Mais la question n'est pas de savoir s'il faut se battre contre un monde qui arrive ou protéger un monde qui n'existe déjà plus. Dans le cas d'Uber (NDLR, transport payant de personnes), c'est de savoir comment on fait pour que les entreprises du numérique participent au financement de la société, du vivre ensemble en terme de protection sociale ou de fiscalité. Là aussi, il y a besoin de syndicats.

En fait, tout est bousculé ?

Le lien de subordination entre des salariés et un employeur existe toujours. Mais pour une part de l'activité, le cas d'Uber notamment, on va plus vers un lien de dépendance économique qui doit être régulé.

D'où l'importance d'un vrai dialogue social ?

Oui, basé sur la confiance et la loyauté. L'échec des négociations de janvier a débouché sur la Loi Rebsamen. C'est l'illustration d'un patronat et de certaines organisations syndicales qui préfèrent ne pas prendre de risque. Je n'attends pas FO ou la CGT pour faire avancer le syndicalisme, mais l'attitude du Medef et sa vision anti-syndicale est passéiste. Je le regrette.

Pourquoi ces tensions ?

Certains viennent avec des représentations plaquées. En gros, les syndicalistes seraient des empêcheurs de tourner en rond, et les patrons, des exploiteurs. Il faut sortir de ce schéma. Notre société est trop enfermée dans des dogmes, dans des jeux d'acteurs qui ne sont pas tous à la hauteur. Il faut que les politiques arrêtent de faire croire qu'ils ont seuls la solution à tout, que les patrons cessent de considérer que l'entreprise est leur propriété exclusive au sens où les représentants salariés n'auraient rien à dire, et que ces derniers aient aussi conscience du monde dans lequel on est. Cela n'est possible que si les acteurs changent de lunettes.

Le rôle d'un leader syndical, c'est quoi aujourd'hui ?

Défendre l'ensemble des salariés et des chômeurs. Cela nécessite de prendre des risques sans aller dans le sens du vent. C'est essayer d'expliquer que l'on est dans un monde complexe en mutation. Pour changer les choses, il faut mettre les mains dans le cambouis. Ce qui m'intéresse, c'est de faire avancer la situation des salariés et des chômeurs dans le dialogue, la concertation, ce qui n'empêche pas la confrontation. C'est cela le syndicalisme et la démocratie tels que je les vois.

La France a les moyens de rebondir ?

Oui. Je reste optimiste car on a une intelligence collective en France. Les gens ont une envie de faire et un souci d'apaiser. Tous ceux qui vont cliver vont perdre. Et arrêtons de croire que tout va descendre d'en haut, et de Paris. Ce n'est pas vrai.

 


« Du bon sens pour lutter contre le chômage »

Rencontré sur l'île de Ré, où il passe ses vacances en famille dans un camping, Laurent Berger revient sur le mal principal qui mine le pays. « Faute de bon sens, on est en train de perdre ensemble sur la question du chômage. Si on ne prend pas les bons virages sur la transition écologique et numérique, on risque de louper les choses encore une fois. »

Il sort un livre à l'automne où il en sera question. Pour dire quoi ? « Je ne donne pas la vérité mais l'idée est de regarder ce qui se passe ici ou là, ce qu'on peut faire bouger dans la société. Ce n'est pas une réforme clé en mains que les gens attendent, mais qu'on leur réaffirme un cadre où l'on réduit les inégalités et l'intolérance qui minent notre vivre ensemble. »