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CFDT Crédit Agricole Languedoc

La lutte contre les inégalités, un enjeu de société

10 Décembre 2020, 09:48am

Publié par CFDT CA Languedoc

Quelles priorités donner pour éviter une plus forte explosion de la pauvreté ? Une réforme de la fiscalité s’impose pour favoriser une meilleure répartition des richesses.

Lucas Chancel dans cette interview s’exprime.

La lutte contre les inégalités, un enjeu de société

Vous codirigez le laboratoire sur les inégalités mondiales, quels en sont les objectifs ?

Il existe une grande opacité du système financier et un manque de volonté de la part des États pour informer de la réalité des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres. Le laboratoire sur les inégalités mondiales produit et diffuse des informations sur l’évolution des inégalités et la répartition des revenus et des patrimoines au niveau mondial, entre pays et à l’intérieur des pays. Il s’agit de donner à chaque citoyen les moyens de se faire son propre avis sur les débats économiques contemporains.

Notre objectif est également de parvenir à obtenir le plus d’informations possibles auprès des gouvernements, y compris des pays émergents, et des instituts publics de recueil des données. C’est une recherche essentielle qui demande un travail important car les données ne sont pas toujours disponibles. Par exemple, savez-vous qu’en France, il n’y a pas de publication annuelle de l’INSEE sur la part de la croissance allant au 1 % les plus riches ou aux 1 % les plus pauvres ?

Comment travaillez-vous à la comparaison des inégalités entre pays ?

En ce qui concerne la méthode, les différentes sources d’informations sont recoupées. Ce sont des enquêtes réalisées auprès des individus et des ménages afin de bien suivre la dynamique des richesses la plus fiable et la plus précise possible, en particulier sur ceux qui sont les plus riches. Le laboratoire travaille ainsi en étroite collaboration avec un réseau international de chercheurs qui participent à la réalisation d’une base de données pour donner à voir les écarts de richesse et les analyser.

Afin de s’attaquer au problème de l’évasion fiscale, nous collaborons avec le Groupement international des journalistes d’investigation (International Consortium of Investigative Journalists – ICIJ) qui a permis en 2016, grâce au travail collaboratif des journalistes, les Panama papers, c'est-à-dire la fuite de 11,5 millions de documents financiers et juridiques dévoilant le système des financements extraterritoriaux voyous.

Les inégalités se situent à de multiples niveaux, notamment économique, social, mais aussi environnemental. Pourquoi la justice sociale doit être liée aux politiques de lutte contre le dérèglement climatique ?

Les inégalités sont protéiformes. Le travail du laboratoire ne s’arrête pas à la mesure des inégalités économiques, même s’il est important de suivre les évolutions du patrimoine et des revenus des individus.

Les inégalités environnementales et de santé ont de nombreuses interactions avec les inégalités économiques et constituent de nouveaux objets politiques. En effet, nous sommes aujourd’hui davantage exposés et plus vulnérables face à des chocs environnementaux comme les incendies – regardez leur expansion aux États-Unis –, les pandémies – avec des virus qui se transmettent à l’homme –, les inondations telles que celles qui sévissent régulièrement dans le Sud de la France. Ceux qui sont les plus pauvres sont les plus touchés et ce sont souvent ceux qui viennent de minorités ethniques.

Quelles nouvelles orientations donner à la lutte contre les inégalités ?

Il me semble que nous devons poursuivre trois objectifs.

Premièrement, mieux représenter et mieux mesurer les inégalités. Il s’agit d’avoir une bonne connaissance des inégalités pour débattre de manière pacifiée. Nous cherchons absolument à éviter des discussions violentes. Malheureusement, les informations ne sont pas assez transparentes. Dans les grandes phases de réduction des inégalités, des investissements importants ont eu lieu dans les domaines de l’éducation et des infrastructures de transport pour permettre à chacun d’accéder à ses propres choix.

Deuxièmement, investir davantage dans les services publics. Ceux-ci sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Cela se vérifie aussi pour les questions écologiques car les services publics de transition écologique permettent de réduire la consommation d’énergie des ménages. Cela permet également de déployer un État stratège sur l’ensemble du territoire.

Troisièmement, mettre en place davantage d’impôts propres. La France a besoin de fiscaliser plus ceux qui ont le plus bénéficié de la croissance ces quarante dernières années. Il conviendrait de mettre davantage à contribution ces ménages ou ces entreprises.

La redistribution est un principe de la réduction des inégalités. Quelles sont vos préconisations ?

En premier lieu, il importe de réformer la fiscalité pour continuer de financer notre système de protection sociale et de services publics. Les tensions qui existent dans les sociétés européennes sont en partie dues au fait que certains s’accaparent les fruits de la croissance mais tentent de se soustraire au paiement de l’impôt, en faisant du chantage à la délocalisation. C’est tout à fait paradoxal, car la croissance dont bénéficient les plus hauts revenus ou les grandes entreprises est permise par les infrastructures, le haut niveau d’éducation ou de santé qui est garanti par les impôts. Mais, dans la situation actuelle, les gouvernements acceptent un tel chantage. Par conséquent, les impôts reposent de plus en plus sur les classes populaires et moyennes (via des hausses de TVA par exemple) et de moins en moins sur les multinationales ou les individus les plus aisés.

Il faut donc impérativement inverser la tendance, sous peine de devoir renoncer aux services publics et à la protection sociale ; ce à quoi les Français et les Européens ne veulent pas renoncer, c’est leur patrimoine commun ! Pour inverser la tendance, il faut arrêter de signer des accords de libre-échange sans qu’il y ait une harmonisation fiscale entre États.

Comment faire pour créer les conditions d’une harmonisation fiscale entre États européens ?

Avec la règle de l’unanimité en matière fiscale, l’Union européenne met beaucoup trop de temps à avancer sur ces questions de justice fiscale et de mesures concrètes pour imposer les multinationales.

Pour aller plus vite, la France doit développer une politique volontariste pour faire payer les multinationales et les plus aisés. Nous pouvons le faire sans l’accord de nos voisins, mais bien sûr ce serait encore mieux si ceux-ci nous rejoignaient. Et il est d’ailleurs probable que ce soit le cas car d’autres pays souhaitent aussi en finir avec les pratiques fiscales déloyales de certains grands groupes.

Comment faire face à l’augmentation considérable de la pauvreté qui ne cesse d’augmenter en raison de la crise économique due à la pandémie ?

Il me semble que la première des priorités doit être de rétablir l’ISF (Impôt sur la fortune). Il y a probablement un million de pauvres en plus depuis le début de la crise sanitaire, en considérant que la pauvreté correspond à moins de 60 % du niveau de vie médian, ce qui signifie qu’on gagne moins de 1063 euros par mois.

Dans le plan de relance du gouvernement qui a été présenté en septembre 2020 moins de 1 % est consacré à la lutte contre la pauvreté. Et le gouvernement divulgue l’idée qu’on sort de la pauvreté en traversant la rue pour trouver un travail !

La résorption de la pauvreté ne s’obtient pas seulement par des aides gouvernementales. Les minimas sociaux doivent être augmentés. Et nous avons besoin d’une meilleure répartition des richesses.

Comment réformer la protection sociale en instaurant une croissance écologique et sociale juste ?

À mon sens, la protection sociale doit inclure les enjeux environnementaux et la crise écologique. Il faut casser les cloisons entre les ministères du Travail et de la Transition écologique afin de former tous les acteurs aux enjeux du développement durable. Un langage commun doit être partagé au sein de l’administration. Élaborer une protection sociale écologique nous aidera à nous développer et à prospérer face aux enjeux du XXIe siècle qui ne seront pas ceux du siècle passé.

 

Propos recueillis par Fabienne Doutaut

 

*Auteur avec Manon Bouju, Anne-Laure Delatte, Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez de Changer l’Europe c’est possible ! Points Essais, 2019 ; avec Facundo Alvaredo, Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Rapport sur les inégalités mondiales, Le Seuil, 2018 ; Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, Les petits matins, 2017.