Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
CFDT Crédit Agricole Languedoc

Réfugiés: la face cachée de la solidarité

31 Mars 2022, 07:05am

Publié par CFDT CA Languedoc

L’Union européenne a activé pour la première fois de son histoire une directive qui permet de protéger les réfugiés de guerre pendant toute la durée du conflit. Une protection dont sont exclus la majorité des étrangers résidant en Ukraine, déplorent Laurent Berger de la CFDT et Delphine Rouilleault de France Terre d’asile.

Réfugiés: la face cachée de la solidarité

Au milieu des horreurs qu’elle engendre, l’invasion de l’Ukraine par la Russie pose à l’Europe le défi d’une immense crise humanitaire, inédite sur notre continent depuis la seconde guerre mondiale par son ampleur. Les chiffres sont éloquents, dramatiques, inconcevables. D’après le Haut Commissariat aux réfugiés auprès des Nations unies, plus de 3 millions de personnes ont déjà quitté l’Ukraine, plus de 100 000 personnes fuient leur pays chaque jour, et nous savons que l’exode devrait continuer.

Massés dans les pays frontaliers, coincés sur les routes de l’Europe, ces réfugiés fuyant la guerre ne sont qu’au début de leur parcours. Certains ont des attaches, des points de chute, et parviennent à se rendre par leurs propres moyens là où ils se sentiront en sécurité. Mais l’immense majorité de ces personnes qui fuient la guerre n’en ont pas et cherchent, hébétés, traumatisés, comment trouver refuge.

L’Union européenne a fait le choix, indiscutable et courageux, d’activer pour la première fois de son histoire la directive sur la protection temporaire qui permet d’apporter aux réfugiés de guerre un cadre harmonisé et protecteur, et leur garantit, pour toute la durée du conflit et sans doute au-delà, l’accès aux droits sociaux qui devrait leur permettre de s’établir dignement dans leurs pays de destination.

C’est tout à notre honneur collectif, une démonstration éclatante que l’Europe reste une puissance politique de premier ordre, capable de réagir face aux crises majeures avec célérité et ambition. Le projet européen, dont beaucoup craignaient qu’il ne soit durablement abîmé, porte toujours en lui ces valeurs de paix, de sécurité et de solidarité qui l’ont nourri depuis sa création, et nous nous en réjouissons.

Mais cette solidarité ne saurait être à géométrie variable. Au milieu de cette mobilisation exceptionnelle d’amitié envers le peuple ukrainien, une inquiétude forte se fait jour, qui pourrait durablement saper le consensus social autour de l’accueil des réfugiés de guerre.

Le choix politique des pays de l’Union, comme celui de la France qui l’a traduit dans ses textes, conduit en effet à exclure du bénéfice de la protection temporaire la majorité des étrangers résidant en Ukraine au moment du déclenchement du conflit. Si l’on s’attache, littéralement, aux règles édictées, à l’exception notable des étrangers mariés à un Ukrainien, l’ensemble des étrangers titulaires d’une carte de séjour temporaire ne pourront y prétendre. Seuls les étrangers titulaires d’une carte de résident permanent pouvant faire la démonstration qu’ils ne peuvent rentrer dans leur pays de manière «sûre et durable» pourront espérer en bénéficier.

 

Une protection différente selon la nationalité des victimes

Comment comprendre cette distinction, cette discrimination, qui va placer des dizaines, des centaines de milliers de personnes, fuyant la guerre au même titre que les autres, dans une situation d’immense incertitude, de précarité, d’angoisse ? Comment accepter qu’on n’accorde pas la même protection aux victimes de la guerre selon leur nationalité ? Comment imaginer qu’à terme, la France considère comme sans droits ni titres ces réfugiés qui ne pourraient, ou ne voudraient, rentrer dans un pays qu’ils ont parfois quitté depuis des années ?

Ces étrangers non ukrainiens, nous les voyons arriver depuis deux semaines en France. En nombre infime par rapport à ceux qui ont besoin d’aide, mais en nombre significatif parmi ceux qui rejoignent la France. Ils sont pour beaucoup originaires du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest. Francophones, francophiles, ils voient dans la France un pays d’accueil et de refuge susceptibles de leur apporter la protection dont ils ont besoin. Ils ont chez nous parfois des attaches, de la famille ou des amis, ou considèrent, simplement, la France comme un pays ami. Ils sont des travailleurs ou des étudiants, des gens dont la vie vient d’être brisée par la guerre, comme les autres. Pourtant la France s’apprête, si elle ne change pas rapidement de doctrine, à leur refuser la protection légitime à laquelle ils aspirent.

Alors que nous avons plus que jamais besoin de fraternité, nous l’appelons, solennellement, à réviser sa position sur l’accueil de ces étrangers non ukrainiens. Grand pays de rayonnement universitaire, défenseur de la francophonie, ne sommes-nous pas capables de permettre à quelques milliers de jeunes de poursuivre leurs études chez nous, de leur envoyer le message que leur avenir n’est pas brisé et que nous sommes fiers de les accueillir ? Grand pays d’accueil et de défense des droits de l’homme, pourquoi installons-nous un système discriminatoire et arbitraire de délivrance de la protection aux travailleurs étrangers réfugiés d’Ukraine, qui n’aspirent qu’à retrouver la paix et la sécurité ?

 

par Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et Delphine Rouilleault, directrice générale de France Terre d’asile