Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
CFDT Crédit Agricole Languedoc

Ces banques qui épuisent leurs stagiaires

5 Septembre 2013, 08:11am

Publié par CFDT CA Languedoc

ces-banques-qui-epuisent-leurs-stagiaires

Horaires inhumains, responsabilités démesurées... Les jeunes en stage de fin d'études sont souvent une main-d'oeuvre maltraitée. Notamment dans le secteur bancaire où les bonnes places sont chères.

"Je viens d'une famille qui favorise l'excellence, qui vit sous pression, d'où mon tempérament ambitieux et très compétitif", avait déclaré sur les réseaux sociaux Moritz Erhardt. Ce jeune homme de 21 ans était un stagiaire de la Bank of America "ultra" motivé comme il en existe beaucoup dans les banques d'affaires de la City ou de Wall Street. Il est mort tragiquement dans sa douche le 20 août dernier. Il avait passé trois nuits d'affilée à décortiquer des listings et des tableaux relatifs à une opération de fusion-acquisition, un travail long et fastidieux. 

Selon des chiffres récemment révélés par le quotidien Le Monde, en moyenne, cinq mille étudiants ou jeunes diplômés venus des quatre coins du monde posent leur candidature pour seulement une dizaine de postes offerts par les prestigieux établissements financiers de la City. D'où la volonté des heureux élus de se donner au maximum pour se faire remarquer de leur possible futur employeur. 

La France est-elle épargnée par ce phénomène ? L'enquête que nous avons menée montre que de ce côté-ci de la Manche, on ne peut écarter le risque qu'un jour un stagiaire fasse la une de la presse pour s'être épuisé à la tâche jusqu'à en mourir.

De 9h30 à 2h00 du matin

Voici l'histoire de Cédric*. Cet étudiant qui préfère garder l'anonymat, nous raconte son expérience de stage dans une banque d'affaires française qui s'est transformée en un véritable calvaire. Par "manque d'effectifs", cette dernière n'a pas épargné le jeune homme : "Suite à 5 entretiens de sélection, j'ai obtenu un stage de 6 mois en janvier 2012. De janvier au début du mois de mars 2012, j'ai du faire face à une surcharge de travail importante".

Et la société dans laquelle Cédric est déjà bien installée ne s'arrête pas là dans l'exploitation de son stagiaire : "Parfois j'ai travaillé de 9h30 à 2h00 du matin et je devais presque systématiquement revenir le dimanche", ajoute-t-il.

Un cas d'école

Selon Valentine Umansky, une des responsables de Génération Précaire, collectif qui a fait de l'exploitation des stagiaires son principal cheval de bataille, le cas de ce jeune homme n'est pas "exceptionnel": "Le statut de stagiaire est souvent considéré comme du sous-salariat. Pourtant, il arrive que l'on demande parfois plus de responsabilités à un stagiaire qu'à un salarié ".

D'ailleurs certaines grandes banques ont fait de l'emploi de stagiaires un véritable business... Non sans conséquences. En 2009, un ex-stagiaire de LCL passait devant les prud'hommes pour demander la requalification de ses stages en contrat de travail. En 2011, le journal Bastamag avait repéré dans le bilan social de la Société Générale que la banque française comptait 11.241 stagiaires sur un total de 42.101 salariés... soit 21% des effectifs.

En mars dernier, la porte-parole de Génération précaire, Ophélie Latil, rappelait dans une interview pour le Figaro que, parmi les secteurs qui s'appuyaient le plus sur les stagiaires, "le secteur bancaire, les avocats, la communication, la presse, l’immobilier, le luxe", arrivaient en tête. 

Etre prêt à tout

"Dans la banque, les stagiaires effectuent, la plupart du temps, un travail de routine. Mais ce n'est pas forcément la quantité de travail qui pousse ces jeunes à l'épuisement", précise Paul Jorion, spécialiste de la finance, monde dans lequel il a travaillé (banque Countrywide) à la fin des années 1990 et auteur de "Vers la crise du capitalisme américain?" en 2007.

"L'environnement de travail dans certains services de banques est très particulier. Certains salariés de ces banques n'hésitent pas à prendre des substances illicites pour tenir le coup. Quand vous êtes stagiaire et que vous êtes prêt à tout pour suivre, histoire de décrocher un job par la suite, vous faites les mêmes heures que les autres sauf qu'il vous est impossible de tenir le coup", indique Paul Jorion.

Un constat qui vient confirmer le témoignage de cette ancienne analyste de la Bank of America qui a déclaré au journal Financial Times juste après la mort de Moritz Erhardt : "Vous n'êtes pas exploité, vous vous exploitez". Un effet qui est devenu de plus en plus courant la montée du chômage. Sur un marché du travail devenu de plus en plus hostile pour les jeunes, certains sont prêts à se dépasser à tout prix pour décrocher le meilleur des jobs.

Changement de cap

Rémunération, conditions de travail, encadrement, autant de thèmes que la Fédération des associations générales étudiantes (Fage) a porté depuis des années sur la table du ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche avec certain succès. En 2007, Valérie Pécresse alors ministre et Xavier Bertrand, ministre du Travail, à la demande des organisations étudiantes représentatives crées le "Comité Strapo" (dans lequel la Fage siège), "lieu de débats et de propositions sur les stages et la professionnalisation des cursus du supérieur".

Durant la même année, Nicolas Sarkozy annonce plusieurs mesures dont la rémunération obligatoire des stages de plus de deux mois à hauteur de 30% du SMIC. Mais depuis plus d'un an, "plus rien n'a bougé" selon Julien Blanchet, président de la Fage, qui déplore que la nouvelle ministre de l'Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, n'ait pas "accéléré les choses pour remplacer cette structure par une autre".

Depuis l'association a fait plusieurs propositions, comme " instaurer un réel et systématique suivi du stage et un contact effectif et régulier entre les trois parties : tuteur, stagiaire et établissement d'étude", en attendant que les choses évoluent. Aujourd'hui, en France, selon les données issues d'un rapport du Conseil économique, social et environnemental, le nombre de stages en milieu professionnel est estimé à environ 1,6 million. D'ici avant la fin de l'année, un nouveau texte de loi émanant de l'assemblée devrait être voté prévoyant notamment que le rôle de l’inspection du travail en matière de contrôle des stages soit élargi. 

*Le prénom a été changé.

*Vendredi 23 août, la Bank of America Merrill Lynch a annoncé un audit interne "afin de passer en revue tous les aspects de cette tragédie", selon un porte-parole de la banque

 Source : Challenges.fr